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Épine calcanéenne et fasciite plantaire

27 sept.
10 min de lecture

Pourquoi la radiographie ne suffit pas à expliquer la douleur du talon


Par Yoann Carrara — Pédicure-podologue D.E., podologue du sport D.U.


Epine calcanéenne
Epine calcanéenne

Une douleur sous le talon, une radiographie, puis un diagnostic qui semble évident : « Vous avez une épine calcanéenne. » L’image est parlante. Cette petite pointe osseuse donne facilement l’impression qu’elle vient piquer les tissus à chaque pas.

Pourtant, sa présence ne suffit pas à expliquer la douleur. Des personnes portent une épine sans souffrir, tandis que d’autres présentent une douleur plantaire du talon sans épine visible. Comprendre cette différence permet de mieux orienter le traitement : examiner le pied, identifier les sollicitations mal tolérées et retrouver progressivement une activité confortable. [1–3]


Fasciite plantaire et aponévrosite désignent la même région


L’aponévrose plantaire est un fascia, couramment appelé fascia plantaire. Cette structure fibreuse s’étend du calcanéum, l’os du talon, vers l’avant-pied. Elle participe au soutien de l’arche et à la transmission des forces pendant la marche et la course. Son comportement évolue au cours du mouvement : le pied doit à la fois se déformer et devenir suffisamment rigide pour propulser le corps. [4,5]

Les termes « fasciite plantaire » et « aponévrosite plantaire » sont très utilisés. Le suffixe « -ite » évoque une inflammation, mais il résume mal certaines formes persistantes, dans lesquelles des modifications de la structure du tissu sont décrites. On parle donc aussi de fasciopathie ou d’aponévropathie plantaire. Cela ne signifie pas qu’aucun mécanisme inflammatoire ne puisse intervenir ; simplement, la pathologie ne se réduit pas à une inflammation isolée. [1,3]

La douleur se situe souvent sous le talon, plutôt vers son bord interne. Les premiers pas au réveil ou après une période assise peuvent être particulièrement sensibles. Ces signes orientent l’examen, sans constituer à eux seuls un diagnostic. [1]


Le talon appartient au système suro achilléo plantaire


Pour comprendre le fonctionnement du pied, il faut regarder au-delà de la zone douloureuse. Le système suro-achilléo-plantaire désigne les relations fonctionnelles entre le mollet, le tendon d’Achille, le calcanéum et l’aponévrose plantaire.

Le triceps sural comprend les gastrocnémiens, qui s’attachent en haut sur le fémur, et le soléaire, qui prend ses attaches sur le tibia et la fibula. Leurs forces sont transmises au calcanéum par le tendon d’Achille. Sous le pied, l’aponévrose relie le talon à l’avant-pied. [4,6]

L’image d’un élastique qui passe du mollet à la plante du pied, avec le talon comme point de renvoi, aide à comprendre ces interactions. Elle reste une analogie : les tissus ont des attaches distinctes, et aucune corde unique ne coulisse autour du talon. Des travaux anatomiques et mécaniques montrent néanmoins que les contraintes appliquées au tendon d’Achille peuvent influencer la déformation du fascia plantaire. [4,6]

Cette organisation explique l’intérêt d’examiner la cheville, le mollet, les orteils et le geste de marche ou de course, en complément de la palpation du talon.


Une épine calcanéenne est une excroissance osseuse


L’épine calcanéenne plantaire est une excroissance osseuse située sous le calcanéum, au voisinage des zones d’insertion des tissus. On utilise aussi le terme d’enthésophyte. Elle se développe au cours d’un processus chronique de formation et de remodelage osseux. [3]

Son origine exacte reste discutée. La traction, la compression répétée et le vieillissement des tissus font partie des mécanismes proposés. Il serait donc trop simplificateur de l’expliquer par un fascia qui tire sur l’os jusqu’à fabriquer une pointe, ou par un fascia qui se transforme directement en os. [3]

La radiographie montre cette modification osseuse. Elle ne permet pas, à elle seule, de déterminer ce qui fait mal aujourd’hui, ni de mesurer la capacité du pied à tolérer les activités quotidiennes.


Une association avec la douleur ne prouve pas une cause directe


Les études d’imagerie retrouvent davantage d’épines chez les personnes présentant une douleur plantaire du talon. Cette association existe et mérite d’être prise en compte. Mais elle ne permet pas de conclure que l’épine est systématiquement responsable du symptôme. [2]

Des épines sont également observées chez des personnes asymptomatiques. Une étude menée chez des sujets âgés illustre bien ce décalage entre l’image et la douleur ; ses résultats ne doivent toutefois pas être généralisés à tous les âges. [7]

En consultation, la question utile est donc de savoir si les symptômes, leur évolution et l’examen sont cohérents avec une fasciopathie plantaire ou une autre cause. La taille de l’épine ne remplace pas ce raisonnement. L’objectif thérapeutique n’est pas nécessairement de faire disparaître une image radiologique, mais de retrouver un pied fonctionnel et mieux tolérant à l’effort. [1–3]


Quand les contraintes deviennent difficiles à tolérer


Un tissu vivant s’adapte aux sollicitations qu’il reçoit. Une augmentation de la marche, une reprise de course, davantage de temps debout ou un changement d’entraînement peuvent modifier rapidement le travail demandé au pied.

Le modèle « charge et capacité » offre un repère clinique : les symptômes peuvent apparaître lorsque les sollicitations deviennent trop importantes par rapport à ce que le système tolère à ce moment-là. Cette lecture ressemble à celle utilisée dans certaines tendinopathies, même si un fascia n’est pas un tendon. Ce modèle n’est pas une mesure exacte de la douleur ni un seuil de rupture. [8]

La charge ne correspond pas uniquement au sport. Elle comprend aussi les trajets à pied, le travail debout, les escaliers et les activités domestiques. Une personne peut réduire ses entraînements tout en continuant à solliciter fortement son pied le reste de la journée.

L’entretien et le bilan explorent notamment les changements récents d’activité, le chaussage, la mobilité de cheville, les capacités musculaires et la mécanique du pied. La masse corporelle est également associée à la fasciopathie dans certaines populations. Ces éléments n’ont pas tous le même niveau de preuve et ne constituent pas une liste de causes obligatoires. [8,9]


Pronation et valgus doivent être interprétés dans leur contexte


La pronation est un mouvement normal du pied. Un pied qui présente un valgus ou une pronation importante n’est pas automatiquement pathologique.

Chez certains patients, la mécanique du pied peut modifier la distribution des contraintes plantaires. Mais une observation statique ne suffit pas à expliquer une douleur. Il faut la relier au mouvement, à la tolérance à l’effort, au chaussage et aux symptômes. Les données disponibles ne permettent pas d’affirmer simplement qu’un pied valgus provoque systématiquement une fasciite. [9]

Le bilan sert à identifier les paramètres utiles pour cette personne, plutôt qu’à chercher une forme de pied idéale à imposer à tout le monde.


Le podologue accompagne le choix du traitement et son adaptation


Le rôle du podologue commence par l’anamnèse et l’examen clinique. Où se situe la douleur ? Quand apparaît-elle ? Quelles activités la déclenchent ? Comment le pied se comporte-t-il dans les chaussures habituelles et pendant le mouvement ?

Dans ma prise en charge, ces informations guident les conseils de chaussage, la gestion des appuis et l’indication éventuelle d’orthèses plantaires. Le suivi permet ensuite d’évaluer la tolérance, d’ajuster les semelles et de coordonner les étapes de récupération avec les autres professionnels.

Les semelles peuvent redistribuer les appuis et modifier certaines sollicitations du fascia. Des expériences mécaniques montrent que certaines orthèses diminuent sa déformation, avec des effets variables selon le dispositif. Elles peuvent ainsi constituer une aide pour mieux supporter la marche pendant la récupération. [10]


Les semelles ne sont pas nécessairement à vie


Une prescription d’orthèses n’engage pas automatiquement à les porter indéfiniment. Elles peuvent servir d’outil transitoire pour soulager, adapter les appuis et maintenir une activité tolérable pendant que les capacités du pied et de la cheville progressent.

Dans ma pratique, l’objectif est de réévaluer leur utilité au fil de l’évolution. « Corriger les appuis » signifie ici agir sur la répartition des contraintes ; cela ne promet pas de modifier définitivement la forme du pied.

La diminution du port se discute selon la douleur, la fonction, les activités et le confort. Certaines personnes pourront s’en passer, d’autres conserveront un intérêt à les utiliser. Il n’existe pas de calendrier de retrait valable pour tous : il s’agit d’une décision clinique individualisée.


Les talonnettes en gel ne remplacent pas un bilan


Une matière souple paraît spontanément comme protectrice. Pourtant, le confort ressenti à l’essayage ne prédit pas à lui seul la réponse du pied pendant une journée de marche.

Des recherches sur les chaussures de course montrent qu’une semelle intermédiaire plus souple peut accentuer la pronation dans certaines configurations. D’autres travaux observent une augmentation de la raideur globale de la jambe et des impacts avec une chaussure très amortissante. [13–15]

Amortir et surélever sont aussi deux actions différentes. Une cale sous le talon modifie la position du pied et de la cheville ; son effet sur les contraintes plantaires n’est pas uniforme. Les preuves cliniques concernant les talonnettes restent limitées.[16–18]

Mon conseil de podologue est clair : je déconseille l’achat réflexe d’une talonnette en gel pour traiter une douleur du talon sans évaluation. Je privilégie un bilan et une solution adaptée au patient, avec des orthèses si elles sont indiquées. C’est ce choix clinique que je défends, plutôt qu’une interdiction générale de tous les matériaux souples.


La kinésithérapie et le kinesio taping dans la récupération


La kinésithérapie est une composante importante du traitement. Elle peut associer des étirements, un renforcement du pied et du mollet, des mobilisations et un accompagnement de la reprise d’activité. Le traitement kinésithérapique est laissé à l’expertise du kinésithérapeute, qui choisit les techniques et leur progression selon son bilan. [1,8]

Le kinesio taping peut apporter un soulagement à court terme, en complément des exercices et des autres soins. Il s’agit d’une aide symptomatique possible, et non d’une réparation du fascia ou d’un moyen de faire disparaître l’épine. [1]

Le podologue et le kinésithérapeute interviennent ainsi de façon complémentaire : adaptation des appuis et du chaussage, gestion de l’activité, récupération des capacités musculaires et suivi de la réponse au traitement.


Recharger progressivement le pied


Le but n’est pas de protéger indéfiniment le fascia de toute contrainte. Il faut retrouver la capacité de supporter les activités nécessaires à la vie quotidienne, puis au sport lorsque c’est l’objectif.

La progression peut passer par un travail du mollet, des muscles du pied, puis une augmentation de la marche et des exercices plus exigeants. Les essais sur le renforcement soutiennent son intérêt, sans identifier un protocole unique qui conviendrait à chacun. [19]

Concrètement, les professionnels adaptent la dose de travail et observent la réponse pendant l’activité, après celle-ci et le lendemain. Une progression trop rapide ou une augmentation durable des symptômes conduit à ajuster le programme. Les mesures de soulagement et les exercices peuvent se chevaucher : il n’est pas nécessaire d’attendre systématiquement une absence complète de douleur pour commencer à travailler. [8]


Une douleur persistante demande une réévaluation


Toutes les douleurs du talon ne sont pas des fasciopathies. Une atteinte du coussinet graisseux, une irritation nerveuse ou une fracture de fatigue peuvent notamment entrer dans le diagnostic différentiel. Une douleur atypique, persistante ou qui s’aggrave malgré la prise en charge doit conduire à réexaminer la situation. [1,3]

Si les premières mesures sont insuffisantes, d’autres options peuvent être discutées. Une attelle nocturne peut être proposée pour des douleurs caractéristiques des premiers pas ; les ondes de choc font partie des possibilités dans certaines formes persistantes. Leur indication dépend du bilan et des soins déjà réalisés. [1,8]

Une impossibilité soudaine de prendre appui après un traumatisme, ou un talon rouge et gonflé accompagné de fièvre, justifie une évaluation médicale rapide.

Pour une douleur qui gêne la marche ou la reprise sportive, le bilan podologique permet d’évaluer les appuis, le chaussage et les besoins de traitement. La présence d’une épine est une information parmi d’autres : la prise en charge se construit autour de vos symptômes, de votre fonction et de vos objectifs.


Références scientifiques


1. Koc TA, Bise CG, Neville C et al. Heel Pain - Plantar Fasciitis: Revision 2023. J Orthop Sports Phys Ther. 2023;53(12). DOI 10.2519/jospt.2023.0303 · PMID 38037331

2. Drake C, Whittaker GA, Kaminski MR et al. Medical imaging for plantar heel pain: a systematic review and meta-analysis. J Foot Ankle Res. 2022;15(1). DOI 10.1186/s13047-021-00507-2 · PMID 35065676

3. Kirkpatrick J, Yassaie O, Mirjalili SA. The plantar calcaneal spur: a review of anatomy, histology, etiology and key associations. J Anat. 2017;230(6). DOI 10.1111/joa.12607 · PMID 28369929

4. Stecco C, Corradin M, Macchi V et al. Plantar fascia anatomy and its relationship with Achilles tendon and paratenon. J Anat. 2013;223(6). DOI 10.1111/joa.12111 · PMID 24028383

5. Welte L, Kelly LA, Kessler SE et al. The extensibility of the plantar fascia influences the windlass mechanism during human running. Proc Biol Sci. 2021;288(1943). DOI 10.1098/rspb.2020.2095 · PMID 33468002

6. Carlson RE, Fleming LL, Hutton WC. The biomechanical relationship between the tendoachilles, plantar fascia and metatarsophalangeal joint dorsiflexion angle. Foot Ankle Int. 2000;21(1). DOI 10.1177/107110070002100104 · PMID 10710257

7. Menz HB, Zammit GV, Landorf KB et al. Plantar calcaneal spurs in older people: longitudinal traction or vertical compression? J Foot Ankle Res. 2008;1(1). DOI 10.1186/1757-1146-1-7 · PMID 18822162

8. Morrissey D, Cotchett M, Said J'Bari A et al. Management of plantar heel pain: a best practice guide informed by a systematic review, expert clinical reasoning and patient values. Br J Sports Med. 2021;55(19). DOI 10.1136/bjsports-2019-101970 · PMID 33785535

9. Hamstra-Wright KL, Huxel Bliven KC, Bay RC et al. Risk Factors for Plantar Fasciitis in Physically Active Individuals: A Systematic Review and Meta-analysis. Sports Health. 2021;13(3). DOI 10.1177/1941738120970976 · PMID 33530860

10. Kogler GF, Solomonidis SE, Paul JP. Biomechanics of longitudinal arch support mechanisms in foot orthoses and their effect on plantar aponeurosis strain. Clin Biomech (Bristol). 1996;11(5). DOI 10.1016/0268-0033(96)00019-8 · PMID 11415628

11. Whittaker GA, Munteanu SE, Menz HB et al. Foot orthoses for plantar heel pain: a systematic review and meta-analysis. Br J Sports Med. 2018;52(5). DOI 10.1136/bjsports-2016-097355 · PMID 28935689

12. Rasenberg N, Riel H, Rathleff MS et al. Efficacy of foot orthoses for the treatment of plantar heel pain: a systematic review and meta-analysis. Br J Sports Med. 2018;52(16). DOI 10.1136/bjsports-2017-097892 · PMID 29555795

13. Clarke TE, Frederick EC, Hamill CL. The effects of shoe design parameters on rearfoot control in running. Med Sci Sports Exerc. 1983;15(5). PMID 6645865

14. Kulmala JP, Kosonen J, Nurminen J et al. Running in highly cushioned shoes increases leg stiffness and amplifies impact loading. Sci Rep. 2018;8(1). DOI 10.1038/s41598-018-35980-6 · PMID 30504822

15. Holowka NB, Gillinov SM, Virot E et al. Effects of footwear cushioning on leg and longitudinal arch stiffness during running. J Biomech. 2022;133. DOI 10.1016/j.jbiomech.2021.110869 · PMID 34839961

16. Kogler GF, Veer FB, Verhulst SJ et al. The effect of heel elevation on strain within the plantar aponeurosis: in vitro study. Foot Ankle Int. 2001;22(5). DOI 10.1177/107110070102200513 · PMID 11428764

17. Bourke J, Munteanu S, Merza E et al. Efficacy of heel lifts for lower limb musculoskeletal conditions: A systematic review. J Foot Ankle Res. 2024;17(2). DOI 10.1002/jfa2.12031 · PMID 38878299

18. Pfeffer G, Bacchetti P, Deland J et al. Comparison of custom and prefabricated orthoses in the initial treatment of proximal plantar fasciitis. Foot Ankle Int. 1999;20(4). DOI 10.1177/107110079902000402 · PMID 10229276

19. Rathleff MS, Mølgaard CM, Fredberg U et al. High-load strength training improves outcome in patients with plantar fasciitis: A randomized controlled trial with 12-month follow-up. Scand J Med Sci Sports. 2015;25(3). DOI 10.1111/sms.12313 · PMID 25145882

 
 
 

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